Tours

Affaire Haddad : une famille déchirée devant le tribunal de Tours

Émotion, ressentiment et incompréhensions en série à la barre. Verdict le 8 novembre.

Procès fleuve ce jeudi, pour une affaire aux ramifications complexes.

Sur le banc des accusés, 4 hommes, tous de la famille Haddad, tous résidents à St-Pierre-des-Corps : Karim, Omar et Mohamed comparaissent pour enlèvement, séquestration et vol en réunion, Zakaria pour menaces de mort. La victime est assise en face d’eux, la tête dans les mains, le regard souvent bas ou fuyant. Soutenue par son mari et ses deux avocats, Mounia Haddad, connue pour être conseillère départementale LREM d’Indre-et-Loire, est venue écouter ce que son père, ses oncles et son frère ont à dire à la justice sur leur comportement vis-à-vis d’elle, sur son couple avec Slimane, et plus généralement sur ses choix de vie résolument en dehors des traditions familiales.

L’affaire on la connait, son retentissement médiatique a été important : le 18 juillet, le père et les oncles de Mounia vont de St-Pierre-des-Corps à Mandelieu (Alpes-Maritimes) pour retrouver leur fille et nièce qu’ils ramènent en voiture en Touraine. Depuis son balcon, une femme assure qu’elle a été empoignée de force vers le véhicule, avec des insultes à la clé. Le lendemain, suite à une intervention pour une agression du père de la victime sur la voie publique, les policiers pénètrent dans la maison familiale et découvrent l’élue qui dit être prisonnière, sa mère ayant même pris une douche avec elle et dormi dans son lit pour la surveiller.

 

Comment en est-on arrivé là ? C’est ce que la présidente du tribunal et le procureur ont tenté de démêler devant une salle comble. Les faits s’inscrivent dans la chronologie suivante :

  • En 2011 Mounia Haddad débute son engagement politique en Touraine
  • Centriste militante, elle rencontre Slimane, de 4 ans son cadet (il a 25 ans aujourd’hui, elle 29)
  • Les deux jeunes tombent amoureux. Leur relation dure désormais depuis 6 ans, et leur mariage a été célébré officiellement cet été
  • Au début, le couple ne se déclare pas, en particulier auprès des parents de Mounia Haddad. Néanmoins, Slimane s’intègre dans la famille où il est régulièrement invité
  • En septembre 2017, il fait part aux parents de Mounia Haddad de son désir de l’épouser

Ce souhait de mariage a donc été verbalisé il y a un an… Et c’est là que la vie de Mounia et l’histoire familiale semblent avoir basculé. Dans l’entourage de la jeune femme, la découverte de cette relation surprend : « ma fille avait déjà eu des prétendants avant et là il se manifeste du jour au lendemain. Pourquoi ? » s’interroge le père, 54 ans.

Des traditions kabyles non respectées ?

Appuyé sur une béquille, parfois assis, Karim Haddad poursuit : « je lui ai toujours laissé le choix. Si elle avait attendu, je n’aurais pas dit non. Mais là il y avait trop de pression. » Cependant, au cours des débats, on découvre que le malaise semble plus profond : les origines de Slimane (présenté comme petit fils de harki, ce qu’il dément) ou de prétendues violences sur Mounia Haddad sont évoquées. Et pas seulement : la famille Haddad dit avoir pensé que les proches de son compagnon se servaient de l’argent de l’élue voir que celle-ci avait été endoctrinée ou était radicalisée. Inquiétudes sincères ? S'y ajoutent le fait qu'elle n’aurait pas respecté les traditions kabyles en organisant une cérémonie de mariage religieux à Châtellerault en l’absence de son père.

La situation est donc tendue... Alors qu’elle vivait dans la maison familiale (un logement social de St-Pierre-des-Corps que la famille a obtenu grâce à son appui), Mounia Haddad décide de changer de vie. En mars 2018, elle démissionne de son poste administratif au CHU Trousseau de Chambray et part à Antibes, où son compagnon a de la famille. En avril, son père et deux oncles (dont Omar Haddad) la rejoignent « pour arranger les choses, discuter » et reviennent avec elle en Indre-et-Loire. S’ensuivent deux faits majeurs : un transfert de 41 000€ du compte de Mounia vers celui de son père via une procuration qu’elle dit avoir faite « sous la contrainte morale » et un voyage en Algérie pour rencontrer un cousin qui demande sa main. Dans les deux cas, Mounia espère apaiser les tensions...

Mounia coupe les ponts, sa famille pête les plombs

Pourtant, pendant ce séjour, début mai, Mounia Haddad envoie un long mail au président du Conseil Départemental Jean-Gérard Paumier, avec qui elle a fait campagne sur le même canton en 2015. Dans le message, elle le supplie une dizaine de fois de rester discret et se dit menacée. Elle craint un mariage forcé voire pire. Mais elle donne le change, fait mine d’accepter la situation. Finalement rentrée en Touraine, Mounia Haddad parvient à repartir auprès de son compagnon mi-mai. Tous les deux s’installent à Mandelieu en juin. Jusqu’à ce que le père de la victime et ses deux oncles accusés descendent mi-juillet.

Entre les deux, la jeune tourangelle a refusé tout contact avec sa famille (et ses amies, deux d’entre elles sont venues témoigner pour déplorer ce changement de comportement). Son silence est présenté comme suspect et comme la cause des difficultés de santé de sa mère qui « a perdu 20 kilos » en quelques mois. « Vous comprenez leur inquiétude ? » demande un avocat de la défense à Mounia Haddad. Elle, elle préfère insister sur les nombreux messages menaçants, glaçants, arrivés sur son téléphone ou celui de Slimane. Dont celui pour lequel elle a porté plainte : un écrit de son frère daté du 17 mai où il a traite de « pute » et menace de lui mettre une balle dans la tête. « C’était pour la faire réagir après plusieurs SMS sans réponse » assure Zakaria à la barre.

« J’étais dans une terreur incroyable » déclare Mounia Haddad

D’un point de vue général, les quatre prévenus minimisent les faits et justifient certains épisodes de manière confuse : « Je ne sais pas », « je n’ai pas vu », « je n’ai pas entendu »… lâchent-ils, de sorte qu’il est difficile de déterminer le rôle de chacun (qui a confisqué le portable de Mounia pour l’empêcher d’appeler à l’aide ? Qui a volé son sac à main avec les papiers administratifs du couple ? Quand son père va-t-il lui rendre ses 41 000€ ?). De plus, ils ne reconnaissent que du bout des lèvres que Mounia Haddad ne voulait pas monter dans la voiture le 18 juillet et qu’ils n’étaient pas juste venus pour discuter mais pour la ramener directement à Tours (ils l’ont suivie durant 48h et l’ont surveillée pendant le trajet). Et pas d’excuses de leur part devant le tribunal.

« Elle a fait des trucs qu’il ne fallait pas faire, on a une dignité, elle a mis la honte sur la famille » tentera d’argumenter Mohamed Haddad à la barre. Zakaria, le frère, affirme même ne plus voir Mounia comme sa sœur : « pour moi elle n’a plus sa place », dit-il, en raison de l’état de détresse que la situation a entraîné chez sa mère. Une fracture nette, parce que l’aînée de la famille a voulu s’échapper : « en fait vous voulez l’emprisonner dans votre camisole familiale pour qu’elle ne puisse plus bouger ? » demande la présidente Blanchet à Zakaria. « Elle a le meilleur parcours de la maison et elle disparait du jour au lendemain, ce n’est pas logique » lui répond le jeune homme de 25 ans.

« Cette famille est médiévale ! » lance le procureur

Qu’en dit Mounia Haddad ? Des sanglots dans la voix, elle assure avoir été sous la contrainte de ses proches à de nombreuses reprises, « j’étais dans une terreur incroyable. » Une détresse que semble reconnaître le procureur évoquant une affaire « pénible » : « on est à quelle époque ? C’est le Moyen-Âge ! Cette famille est médiévale ! » lance-t-il avant d’avouer son inquiétude pour l’avenir en l’absence de condamnation et d’envoyer « un message à toutes les Mounia, celles qui n’ont pas osé parler. Vous pouvez le faire, merci Mounia de l’avoir fait ».

Dans la foulée, le représentant du parquet réclame 3 ans de prison dont 18 mois avec sursis et mise à l’épreuve contre Karim Haddad, 3 ans de prison dont 24 mois avec sursis et mise à l’épreuve à l’encontre de Mohamed Haddad, 2 ans de détention dont 1 avec sursis pour Omar Haddad et 10 à 12 mois avec sursis pour Zakaria Haddad. Malgré le souhait de certains (les deux oncles) tous ont interdiction d’entrer en contact avec la victime, sauf si c’est elle qui fait le premier pas. De son côté la défense a réclamé la relaxe.

Le jugement a été mis en délibéré. Verdict le 8 novembre. 

 

La phrase :

Pour dénoncer l’attitude de la famille Haddad envers leur fille, leur nièce ou leur sœur, l’avocat des parties civiles a eu cette formule : « faire des enfants c’est leur donner des racines, mais c’est aussi leur donner des ailes. »

 

L'absent :

Le nom de Jean-Gérard Paumier a plusieurs fois été évoqué pendant l'audience... Le président du Conseil Départemental, binôme de Mounia Haddad pour le scrutin de 2015, est plusieurs fois intervenu au domicile de la famille Haddad pour les rassurer sur son état. Il était donc également destinataire d'un mail d'alerte de l'élue depuis l'Algérie. Son témoignage aurait pu être intéressant, d'autant qu'il avait aussi jugé bon de prévenir la préfète de la situation mais il n'a pas été cité à comparaître. C'est Xavier Dateu, autre élu départemental, qui a été appelé par la Défense, sachant qu'il connaissait la victime depuis le début de son engagement politique.

Jean-Gérard Paumier a lui rendu hommage à Mounia Haddad vendredi matin au Conseil Départemental.