Tours

« Pour lutter contre les inégalités, il faut renoncer à certains privilèges »

Selon l’Observatoire des Inégalités de Tours, il y a eu un million de pauvres en plus en France en dix ans.

180 pages pour mieux comprendre les inégalités en France. Deux ans après une première édition, l’Observatoire des Inégalités, petite structure associative basée au Sanitas à Tours, sort un nouveau rapport qui parle de tout : les salaires, l’éducation, le travail, les modes de vie, la santé… On y évoque à la fois les revenus des différentes catégories de la population, les différences de salaires entre hommes et femmes, les discriminations à l’embauche (à cause d’un nom à consonance étrangère ou un handicap), le fait que 2,3 millions de personnes vivent dans de mauvaises conditions de logement dont 10% sans le confort de base (WC). On apprend aussi qu’avec le temps, les personnes les plus aisées sont moins nombreuses à avoir la télévision alors que les plus modestes sont quasiment tous équipés.

Pour produire ce tableau ultra complet, les salariés et bénévoles ont analysé des centaines de données et de rapports pour dresser le schéma de la France du milieu des années 2010. Une France fracturée, pleine de contrastes, et qui semble peiner à faire cohabiter tout le monde en harmonie. Alors que nous sommes encore en période électorale et que, pour asseoir leur argumentaire politique, de nombreux candidats nous assomment de batteries de chiffres tous plus incompréhensibles les uns que les autres, et surtout difficilement vérifiables sur le moment, cette longue enquête qu’il faut prendre le temps de lire permet de poser les bases d’un débat. Il arrive d’ailleurs que des cabinets ministériels sollicitent l’expertise de l’Observatoire pour leurs travaux.

Dans le texte d’introduction du document, il est expliqué que sa parution a pour objectif de remettre « un peu d’ordre dans le débat public ». Anne Brunner qui a codirigé la rédaction s’en explique : « On voit que le thème des inégalités est assez présent dans le débat, plus que lors de la création de l’Observatoire en 2003. Pour autant, la manière dont il est traité ne nous satisfait pas entièrement. Par exemple, certaines personnes les nient ce qui parait dangereux pour la démocratie et alimente les tensions, pouvant aller jusqu’au vote extrême. Par moments, la dramatisation des inégalités nous inquiète aussi comme avec le discours sur le nombre de pauvres en France. Les politiques et candidats ne sont donc pas à la hauteur en utilisant les chiffres qui les arrangent. » Ainsi, l’Observatoire fait surtout des comparaisons de données sur dix ans, remontant parfois jusqu’au début du XXème siècle.

Anne Brunner, contre quelles inégalités est-il urgent d’agir ? « C’est une question délicate car nous on présente un panorama complet... On retient souvent que les inégalités se cumulent entre elles, et c’est cet ensemble qui crée des tensions dans la société; Quelques points ressortent néanmoins : sur les revenus on note une hausse nombre de pauvres : +1 million en dix ans, de 2004 à 2014. »

Alors qu’un nouveau président vient de s’installer à l’Elysée, le constat de l’Observatoire tourangeau des Inégalités est implacable : « les politiques mises en œuvre depuis 2012 n’ont pas été à la hauteur, notamment pour les plus modestes et les jeunes »… « On pourrait élargir au quinquennat précédent » complète néanmoins Anne Brunner. La liste est édifiante : 2,4 millions de chômeurs de longue durée en plus en dix ans soit une multiplication par deux de 2004 à 2014. Hausse aussi des emplois précaires et des temps partiels subis, moins de personnes modestes sont propriétaires de leur logement… Les plus pauvres ont ainsi perdu 30€ de revenu mensuel quand les plus riches l’ont vu progresser de 274€. De plus, la part des actifs pas ou peu diplômés continue à avoir beaucoup de mal à entrer sur le marché du travail avec un chômage pas indemnisé, pas de RSA avant 25 ans...

Sur le quinquennat de François Hollande, l’Observatoire des Inégalités note : « au moins au début il y a eu des effets positifs avec la politique fiscale qui a permis une redistribution des plus riches vers les catégories moyennes ou populaires. L’écart qui se creusait  en faveur des plus riches a été en partie amenuisé. » En partie seulement. Le nombre d’allocataires du RSA semble ainsi amorcer une timide baisse, l’emploi parait repartir à la hausse. « On sent que ça bouge mais les politiques ne sont pas à la hauteur. Voir que le niveau de vie des plus pauvres baisse et que les plus riches s’enrichissent c’est matériellement insupportable, ça crée des tensions car l’aspiration à la justice est heurtée » note Anne Brunner.

D’autres phrases fortes sont à noter dans ce rapport : « les longues heures de labeur censées justifier les revenus des classes aisées ressemblent pour partie a du loisir pour celui qui tient un marteau piqueur toute la journée ». Comment on en est arrivé là ? Anne Brunner : « Notre sentiment à observer la société française c’est que l’enrichissement des riches est dénoncé depuis pas mal d’années. Toute une partie de la population est soumise au mal emploi, au chômage, à des difficultés d’insertion dans la société. En face, on a une population qui ne s’en tire pas si mal car les cadres ont un taux de chômage faible. Ils ont beau s’inquiéter du chômage et de la crise, ils ne sont pas touchés concrètement mais bénéficient du labeur d’une catégorie de personnes à qui on demande de plus en plus de flexibilité. Qui travaille le dimanche, est exposée à la pollution... Alors que eux cherchent à préserver leur confort. Aujourd’hui, diminuer les inégalités veut dire renoncer à des privilèges. »

Le rapport 2017 de l’Observatoire des Inégalités fait un autre constat : on a aujourd’hui moins de chances de partir dans la vie avec de bons revenus malgré la hausse du niveau d’études… Y a-t-il encore un ascenseur social en France ? « L’éducation fait beaucoup pour ça » note Anne Brunner estimant « qu’on la rend responsable de tous les maux de manière injuste. »

Elle poursuit : « Que plus de personnes accèdent à un niveau d’éducation plus élevé c’est un progrès social évidemment. Après, tout le monde n’a pas le même bac, il y a donc des inégalités sociales dans le diplôme. 60% enfants ouvriers non qualifiés sortent du système scolaire sans diplôme. 9% des enfants d’enseignants décrochent alors qu’ils sont 60% chez les ouvriers. C’est juste ça ? On voit bien que les enfants dont les parents ne sont pas diplômés n’ont pas accès à toutes les clés pour faire leur chemin et obtenir le fameux diplôme encore incontournable pour l’accès à un emploi stable. Pour autant on n’est pas à dire que l‘école amplifie les inégalités sociales car elles existent en amont. Au fur et à mesure qu’on avance, les enfants d’origine populaire, d’ouvriers, de chômeurs, d’inactifs… ont plus de mal. L’environnement familial a un rôle en mesurant par exemple le nombre de mots maitrisés par un enfant de 3 ans. Ce qu’il faudrait c’est donc accentuer encore plus les méthodes pédagogiques face à la notation systématique. »

Olivier COLLET