Tours

Pour garder le Jeu de Paume, Tours dit non à la donation Cligman

La ville n’a pas apprécié les conditions exigées par le riche industriel retraité.

Il semble si loin le temps où le maire de Tours annonçait fièrement que l’ancien chef d’entreprise Léon Cligman allait faire don à la ville de 1 200 œuvres d’art pour une valeur de 20 millions d’euros… Si loin, et en même temps si près. C’était juste avant l’été 2016. En moins d’un an, ce qui apparaissait comme un formidable cadeau est devenu un sujet de polémique, un dossier voyageant au plus haut sommet de l’Etat (jusqu’au président de la République qui l’a évoqué lors de sa visite du Centre de Création Contemporaine il y a un mois) et même, disons-le, un fardeau pour la ville qui a bien failli perdre beaucoup dans cette histoire mais s’en sort finalement bien.

Ce vendredi, on a sans doute assisté à la fin du feuilleton. C’est dans un lieu devenu symbolique que le maire Serge Babary et son adjointe à la culture Christine Beuzelin ont voulu faire le point sur la situation avec solennité : le Château de Tours. Et il y avait des choses à y dire.

(Petit) retour en arrière… Il y a 3 semaines, devant la presse, les élus avaient annoncé que les œuvres cédées par Léon Cligman étaient vouées à être exposées au Château de Tours ce qui risquait de mettre un terme au partenariat avec l’institution parisienne du Jeu de Paume qui occupe une partie des lieux actuellement (deux étages). Son exposition prévue dès fin juin avait été immédiatement rapatriée à Arles et les suivantes compromises vu le chantier qui s’annonçait dans le monument. Branle-bas de combat dans le milieu artistique local, lancement de pétition : en un week-end ça s’est beaucoup agité, car les Tourangeaux sont attachés à ces présentations artistiques souvent prestigieuses. Mais ce n’est pas cette mobilisation qui a renversé la vapeur. C’est une enveloppe. 3 jours après le coup de tonnerre, coup de théâtre en conseil municipal : les élus devaient y entériner le partenariat, le concept de travaux d’envergure au Château de Tours … Mais un courrier reçu juste avant la réunion a changé la donne.

Le 20 mars, on n’avait pas alors eu tous les détails de ce qui était écrit dans la lettre arrivée à la mairie de Tours. Ce 7 avril, Serge Babary en a révélé la teneur : en fait Léon Cligman, 93 ans, y demandait à ce que ses œuvres ne soient plus cédées à l’Etat et à la ville de Tours mais à un fonds de dotation avec en prime l’exigence d’avoir un droit de regard sur les expositions présentées en parallèle de sa collection, pour qu’elles aient un rapport. « On était prêt à signer la convention au ministère de la culture le 22 mars mais cela a tout remis en cause » résume le maire de Tours qui, tout comme l’Etat, s’est senti trahi par l’industriel : « on avait proposé un comité scientifique avec la conservatrice du musée, l’adjointe à la culture et un ou deux représentants de la famille mais il fallait que l’on garde la main. On ne peut pas à la fois mettre à disposition des locaux de la ville et laisser l’organisation à la charge d’intérêts privés. » L’autorité politique a tranché, au diable les pressions de l’argent, donc.

« En accord avec le ministère qui ne pouvait pas accepter cela non plus, on a arrêté la signature » précise encore le maire de Tours qui a cherché à comprendre ce revirement en recevant Léon Cligman il y a quelques jours : « quand on négocie, il y a un moment où l’on ferme la porte, et on s’en va. On ne reviendra pas sur notre position. On est d’accord pour laisser une porte ouverte s’il y a une opportunité mais à nos conditions. » Sauf que cela prendrait du temps, et que Mr Cligman voulait aller vite dans ce dossier. Pour le coup, tant pis.

On sent évidemment un peu de regrets dans la bouche des élus qui annoncent qu’il n’y aura probablement jamais d’expositions de ces œuvres (dont certaines d’envergure) à Tours : « ça avait un sens si cela s’était fait dans une nouvelle aile du musée des Beaux-Arts mais comme ce projet de construction ne s’est pas réalisé ça a rendu les choses compliquées » souligne Christine Beuzelin qui estime que la ville « n’a pas à rougir » de la proposition de remplacement faite à Léon Cligman en lui ayant proposé deux étages du Château de Tours (soit 700m², autant que le projet de bâtiment aux Beaux-Arts) mais aussi le siège de la CCI que la Chambre de Commerce veut vendre.

« A un moment, il fallait faire un choix et on s’est tourné vers ceux qui respectent leurs engagements » a expliqué fermement Serge Babary. Il parle du Jeu de Paume « avec qui on a encore envie de faire un bout de chemin. » Il faut dire que leurs expositions attirent du public, des touristes, de la presse nationale voire internationale… Pas sûr que Cligman ait réussi à faire la même chose sur la longueur, « car un musée, il faut que ça vive avec des expositions temporaires par exemple. » Et la collection n’était pas forcément assez forte pour cela.

Tout est bien qui finit bien en tout cas pour le Jeu de Paume qui conserve son bel espace au Château de Tours : « le partenariat est maintenu, élargi et renforcé » insiste la ville. Il y aura ainsi une expo fin juin (pas celle qui était prévue vu qu’elle se fera à Arles, mais une autre dont le contenu sera prochainement annoncé) puis une autre en novembre (le photographe Lucien Hervé), etc… Cependant, il faudra quand même un jour faire des travaux au Château, notamment pour le rendre accessible aux personnes à mobilité réduite. Et puis, même sans Cligman, la municipalité travaille toujours à la création d’un département « art moderne » du musée des Beaux-Arts, en créant par exemple des partenariats avec d’autres établissements. Un dossier se ferme, un autre s’ouvre.

Olivier COLLET