Tours

« Je Suis Nazi » : le pari osé de jeunes cinéastes tourangeaux

Ils concourent au Nikon Film Festival avec un court-métrage culotté mais très réussi. Rencontre.

Il faut croire que Jérémy, Rémi et Corentin aiment la difficulté. Disons qu’ils ne reculent devant aucune montagne, alors même qu’ils apprennent encore à maîtriser tous les us et coutumes du cinéma. Ces trois Tourangeaux – étudiants ou tout juste diplômés – ont en tout cas toutes les armes en main pour se faire remarquer. Depuis quelques jours, ils ont mis en ligne via leur association de production audiovisuelle une vidéo au titre carrément surprenant : « Je Suis Nazi ». Dis comme ça, ça fait bizarre mais en fait il s’agit de répondre fidèlement au thème du concours auquel ils participent : le Nikon Film Festival qui demande cette année aux candidats de s’inspirer de la phrase « je suis un geste ».

« On a eu l’idée début août » racontent Jérémy et Rémi que nous avons rencontrés. « Corentin nous a dit qu’il voyait deux personnes qui devaient trouver un geste, et leur vie en dépendait. Nous avons donc cherché des gestes qui avaient marqué l’histoire et celui des nazis s’est imposé comme une évidence. » Après quelques recherches historiques, ils peaufinent leur scénario et installent donc devant la caméra deux agents d’un supposé service communication d’Hitler à qui le Führer ne laisse qu’une minute pour trouver un symbole gestuel pour sa campagne, sous peine de les punir par la mort. « Ce n’est pas daté dans le film mais on imagine que cette scène pourrait se dérouler en 1933. Alors que l’on sait bien que le geste nazi avait été imaginé bien avant, dès 1925. On est donc dans la dérision, rien que par le fait d’imaginer qu’Hitler ait pu avoir un service de com’. »

"C'est ma mère qui a cousu les croix gammées"

Forcément, quand les garçons ont présenté leur projet, en face d’eux on a fait la moue : « il y a eu des réticences, notamment quand on a commencé à diffuser des photos du making of sur Facebook. Mais dans la description de la vidéo on parle bien de parodie. Le titre est peut-être un peu racoleur mais on n’en a pas trouvé d’autre. Dans ce concours, on joue face à des pros. On fait donc avec nos cartes. »

Tourné en septembre tout près du commissariat de Tours, « Je Suis Nazi » a été réalisé avec un tout petit budget et les amis convaincus par le projet. Au total, ils sont 6 sur le plateau : Jérémy, Corentin, Rémi, Alexandre Grden (au montage), Alix Beauchamps et Paul Darbot (qui a composé la musique originale, inspirée des cartoons pour renforcer encore l’esprit de dérision). Les costumes beiges ? « On les a empruntés à l’Opéra de Tours et c’est ma mère qui a cousu les croix gammées dessus » raconte Jérémy qui reconnait avoir eu du mal à la convaincre, « mais il fallait qu’au premier coup d’œil on reconnaisse les nazis. » Le matériel ? Emprunté à Germain Photo et File dans ta Chambre Productions. Les accessoires ? « La machine à écrire, la montre à gousset, le téléphone… Tout ça c’est de la recup’. »

Un autre film qui joue avec les préjugés

Une fois la caméra en marche, une seule consigne : grossir les traits au maximum. Et ça marche. Complètement niais et terrorisés par le menace d’Hitler et l’air peu aimable de son envoyée spéciale venue leur annoncer leur mission, les deux nazis du « service com’ » sont ridicules et pathétiques au service du rire. En 2 minutes 30, l’équipe des Compères Production (c’est le nom de leur structure) réussit à nous faire passer les lieutenants d’Hitler pour des amateurs benêts dont on aurait peu de choses à craindre – bien que la réalité soit malheureusement tout autre…

Envoyé le 14 octobre aux équipes du Nikon Film Festival (qui l’a accepté sans sourciller malgré la crainte des Compères), « Je Suis Nazi » (à voir en cliquant par ici) est aujourd’hui le court-métrage le plus visionné du concours avec pas loin de 4 000 vues. Mais le chemin est encore long : « il devrait y avoir près de 1 000 participants d’ici la fin de l’année et seuls 50 films seront retenus par le jury le 7 janvier pour être diffusés au festival de Clermont-Ferrand. » Cet événement, durant lequel la ville auvergnate devient la capitale française du court-métrage, les jeunes cinéastes tourangeaux pourraient aussi bien y figurer avec un autre projet tout aussi audacieux : « Quelques Gouttes Suffisent’ ». Ce film qui dure cette fois près de dix minutes a pour but de mater les préjugés… sur fond de peur du terrorisme (quand on vous dit que les Compères Production aiment les sujets sensibles…).

Bientôt un festival vintage ?

Là encore, il s’agit d’un film fait par des Tourangeaux en Touraine (et un peu à Rennes). Tourné en avril et achevé en juin, il met en scène plusieurs personnages dans une ambiance ambigüe : matin bougon, prières, coup de fil à maman pour annoncer un acte important, flingue dans la veste… La musique parfois angoissante, le montage adroit, les suggestions : tout laisse supposer qu’un attentat est en préparation dans le métro quand tous les personnages s’y retrouvent. Alors qu’en fait… « nous allons organiser des projections-débat pendant la semaine de lutte contre les préjugés du 2 au 6 novembre. A certains moments nous mettrons le film en pause et nous demanderons au public ce qu’il se passe juste après. Le but c’est qu’il tombe dans les préjugés. »

Admirable, tout en finesse, « Quelques Gouttes Suffisent » a déjà séduit Envie d’Agir, les villes de Rennes et de Tours qui l’ont subventionné. L’équipe est aussi en discussions avec le ministère de l’Education pour montrer le court-métrage dans les collèges et les lycées et avec celui de l’intérieur pour qu’il soit visionné dans les écoles de police. Récompensé par le Prix de la Ville au festival de Monistrol-sur-Loire (près de St Etienne), il sera présenté le 3 novembre à 13h30 et le 4 à 15h au BIJ de l’Avenue de Grammont à Tours (entrée libre) en attendant un passage aux Studio le 12 décembre.

Olivier COLLET

Et encore plein d’autres projets pour les Compères…

Rémi, Corentin et Jérémy ne comptent pas s’arrêter là. Pour 2016, ils planchent sur la création de leur propre festival faisant la part belle au cinéma tourné à la pellicule et à la photo analogique. On appellerait ça le Good Old Film Festival, ce serait sur dix jours, avec notamment un concours dédié aux réalisateurs qui tourneraient « à l’ancienne ». Forcément, les projections, là encore agrémentées de conférences, auraient lieu aux Studio, « où ils ont encore le matériel pour diffuser la pellicule. » Si tout se passe bien ce sera à découvrir fin avril-début mai.

Plus d’infos sur www.lescomperesproduction.com