Indre-et-Loire

Village des Marques à Sorigny : les magasins d’usine ont-ils vraiment tué le centre de Troyes ?

On a posé la question aux premiers intéressés.

Ce lundi, une centaine de personnes (élus et commerçants) ont manifesté dans les rues de Châtellerault pour dénoncer l’éventuelle installation d’un Village des Marques sur la commune de Sorigny. Situé en bord d’autoroute, ce centre commercial à ciel ouvert rassemblerait 150 à 200 boutiques dans un décor ligérien reconstitué avec la promesse de créer 700 emplois, de vendre des produits moins chers qu’ailleurs et de booster le tourisme de la région.

En face, les responsables de petites boutiques et des politiques comme le maire de Tours affirment que l’arrivée d’un tel mastodonte fragiliserait voire condamnerait les commerces de centre-ville. Et pour appuyer ce raisonnement, plusieurs opposants évoquent Troyes…

Un taux de vacance commerciale qui commence à baisser

Avec une population de 60 000 habitants, deux fois plus petite que celle de Tours, la ville de l’Aube n’est pas en tous points comparable à la nôtre. Néanmoins, comme nous, elle est située à proximité de la région parisienne dans une région très touristique et viticole (la Champagne). De plus, elle dispose depuis de très nombreuses années de deux grands villages de marques avec des magasins dits « d’usine » qui proposent prêt à porter, chaussures ou décoration à prix cassés. Installés à l’origine à proximité de vraies fabriques, ce sont désormais de grands complexes où les enseignes nationales et internationales se succèdent. Un carton : les parkings sont toujours pleins, et des bus entiers s’y rendent au moment des soldes. Au point de faire une concurrence déloyale au centre-ville, pourtant en cours de réhabilitation avec la réfection de plusieurs rues et places ? Allons vérifier avec les locaux…

Joris et Céline ont une trentaine d’années et vivent sous le même toit en plein centre historique de Troyes. Quand on leur expose le raisonnement des Tourangeaux réfractaires au village des marques, la réponse fuse : « non, ce n’est pas vrai. » S’ils reconnaissent que le centre historique s’est vidé de ses commerces indépendants et qu’il est moins dynamique qu’il y a une dizaine d’années, ils estiment que ce n’est pas vraiment la faute de Marques Avenue : « ce qui ralentit surtout l’activité ce sont les centres commerciaux car les Troyens vont peu aux magasins d’usine. On y voit surtout des touristes chinois ou des Parisiens. »

De nouveaux concepts et des animations régulières en centre-ville

Des visiteurs adeptes du serial-shopping assez sélectifs : « pas mal d’entre eux ne passent même pas par le centre-ville. Ils viennent tôt le matin, et repartent chez eux le soir » constate le couple. Autrement dit, ils ne seraient pas venus sans cet aimant. Ce tourisme commercial est également pointé du doigt en Touraine, avec le risque que les automobilistes de passage sur l’A10 s’arrêtent à Sorigny et repartent aussi sec sans rien voir d’autre. Cela dit, Joris et Céline ont tendance à remarquer un phénomène : « la première fois ils viennent juste dans les boutiques mais la deuxième certains vont aussi dans le vieux centre où l’on voit plus de touristes qu’il y a quelques années. » Intéressant.

Commerçante depuis 20 ans dans une chocolaterie et présidente de l’Association du Commerce du Cœur du Bouchon, Virginie Guillaumet est un peu sur la même longueur d’ondes : « le centre a peut-être été un peu à l’agonie mais ça va mieux. » Elle aussi cible plus le développement de centres commerciaux autour d’hypermarchés que les villages de marques pour expliquer la baisse de fréquentation du centre-ville : « les études ont montré qu’il y avait un déséquilibre car leur surface croit mais la population ne s’agrandit pas. »

Fréquentation en baisse dans les magasins d'usine troyens

Pour résister, les commerçants ont eu de nombreux échanges avec la municipalité et ont fini par obtenir des mesures mises en place en cette rentrée 2018 : « la politique de stationnement est plus souple avec la gratuité de 17h à 19h le jeudi et le vendredi et la première demi-heure gratuite toute la journée. Avant c’était 15 minutes mais ce n’était pas suffisant pour les clients » explique Virginie Guillaumet, qui note également que de plus en plus de personnes utilisent les parkings souterrains, un réflexe que la ville de Tours espère déclencher pour son propre centre-ville. La municipalité de Christophe Bouchet étudie également la possibilité d’offrir le 1er quart d’heure de stationnement…

Séduire les utilisateurs de la voiture ne suffit pas pour dynamiser un cœur de ville, et l’association troyenne en a bien conscience. Ces derniers temps, elle a ainsi mené des partenariats avec le festival musical des Nuits de Champagne ou l’Office du Tourisme et organisé des événements comme un jeu de piste pour inciter les badauds à fréquenter les petites rues qu’ils ou elles ont un peu trop tendance à délaisser au profit des grandes artères (c’est pareil ici, évidemment). Les braderies et opérations spéciales se sont également multipliées au moment de Noël ou de la St Valentin, voire pour faire la publicité des métiers d’art : « depuis une année on voit de nouveaux concepts équitables ou indépendants arriver. La vacance commence à diminuer même si elle reste supérieure à la moyenne nationale » se réjouit Virginie Guillaumet.

La concurrence d'Internet plus forte que les villages de marques ?

Même si cela peut paraître surprenant, la commerçante champenoise explique en prime avoir des contacts réguliers avec les représentants des magasins d’usine : « ils sont plus ouverts on est en train de voir comment on peut communiquer, par exemple pour proposer des séjours de deux jours et en profiter pour inciter les gens de passage à voir le centre. Il faut travailler avec eux : ils sont installés, on ne peut pas leur dire stop. C’est juste une autre façon de consommer. Au début ça a eu un impact : les gens ont été voir ce qu’il se passait mais depuis il y a un retour à certaines valeurs, on ne consomme plus de la même façon. Au final Internet nous inquiète plus que les magasins d’usine. »

D’autant que ces enseignes aussi font face à la concurrence : « au départ Troyes c’était assez unique mais aujourd’hui il y a des magasins d’usine absolument partout : Lille, Metz, Paris… » pointent Céline et Joris qui relèvent une baisse de la fréquentation de ces sites depuis quelques temps. Ils n’en restent pas moins des moteurs pour l’agglomération… et son économie : « des grandes marques de bonneterie commencent à rouvrir des ateliers de confection sur Troyes. Cela permet le retour d’entreprises comme Lacoste. » Malgré les gros défauts de ces villages de marques (standardisation de la consommation, politique de prix incompréhensible, qualité médiocre…) et une déstabilisation du marché, le tableau ne serait donc pas tout noir, le tout étant de savoir réagir à l’arrivée de ces nouveaux acteurs en faisant preuve de créativité.

Olivier Collet / Photo : capture d'écran, Google